LETTRE DE BALTHAZAR (23)
de la Bahia Thetis (détroit de Le Maire, extrémité de la Terre de Feu, Argentine)
à Puerto Williams (Canal de Beagle, Chili)
du Dimanche 12 Décembre au Mercredi 15 Décembre 2010
La mer est blanche, la visibilité d’une dizaine de mètres, les embruns crépitent avec violence sur la capote, le vent d’ouragan hurle.
Dans de brutales secousses BALTHAZAR, qui avait jusque là étalé vaillamment au mouillage durant toute la matinée des vents de 50 à 60 nœuds avec des rafales à 75 nœuds, lâche inexorablement prise dans un vent qui a brutalement grimpé à 110 nœuds établis assorti de rafales à 140 nœuds !
De violentes secousses et un bruit d’enfer secouent soudain violemment le portique arrière. Les pales de l’éolienne courbées par le vent sont entrées en contact avec le matereau et s’arrachent une à une faisant tourner encore à grande vitesse de rotation un corps qui n’est plus équilibré sur son axe. Le frein électrique dépassé par les forces en jeu n’avait pas permis de la stopper et de l’arrimer ; JP se résout donc à la prendre au lasso et à achever la destruction des pales.
Pourtant par trois fois l’ancre avait raccroché au bout de quelques mètres prolongeant le combat de près d’une heure. L’aide du moteur augmentait l’ampleur des embardées et donc la violence des coups de rappel ; j’avais dû y renoncer.
Non visiblement Eole n’était pas satisfait et nous aurions dû faire hier les sacrifices propitiatoires que nous évoquions pour calmer sa colère. Nos anciens l’auraient fait sans doute.
Nous voilà expulsés de notre baie Thétis, ce Lundi 13 Décembre vers 16h, partis dans un océan déchaîné, notre ancre vaillante, ses soixante mètres de chaîne et son bout amortisseur de 10m pendant à la proue. Vite, la cape à sec de toile, dérive presque complètement relevée pour éviter de se faire rouler par les déferlantes et échapper au croc en jambe de la quille quand le bateau très gîté est poussé sur son flanc par le vent et la mer. Il est vital de prendre cette cape bâbord amures, cap au Nord dans cet ouragan de SW, pour nous éloigner du centre de la dépression et ne pas risquer sur l’autre amure de se faire aspirer par les forts courants de jusant du détroit de Le Maire tout proche (ils font quatre nœuds en ce moment), ce qui nous entraînerait, dans une mer apocalyptique soulevée par le combat entre le vent démentiel et le fort courant contraire, à une perte certaine corps et biens. Partis sur la bonne amure une tentative malheureuse de mise en fuite, qui d’ailleurs échoue (car très probablement notre grande ligne de mouillage agit comme une sorte d’ancre flottante à l’avant et nous fait loffer) nous fait prendre la mauvaise amure. Il nous faudra une bonne demi heure pour parvenir à retrouver la bonne tant la dérive à faible vitesse et la mer en ébullition rendent les deux safrans peu efficaces dans un liquide plus proche de la densité de la mousse que de l’eau.
A la VHF nous entendons Daniel sur Ocean respect nous dire qu’il doit aussi se battre pour prendre la bonne amure. A ma question demandant à ce vieux baroudeur (sur KIM avec 3 copains il a notamment passé dans sa jeunesse un hiver en Antarctique et y a fait plusieurs ascensions) s’il avait déjà connu des vents pareils il me répond d’une voix calme qu’il avait déjà dérivé 48 heures à sec de toile par des vents de 100 nœuds en mer de Tasmanie. Quant à Fred seul sur Sérénité, ami de Daniel, il est en grave difficulté sur la mauvaise amure. Il vient de passer un très long moment le bateau couché mât dans l’eau qui ne semblait pas pouvoir se redresser. Nous gardons le contact VHF pour l’encourager et faisons le relais entre les 3 bateaux, notre mât plus élevé nous donnant une plus grande couverture. Un bateau de pêche averti par Joëlle, la compagne de Dany, s’efforce de faire route vers lui puis doit y renoncer à cause de l’état de la mer. La Prefectura naval est également avertie et nous relayons ses communications avec Sérénité.
BALTHAZAR se comporte bien et échappe en dérapant rapidement sur le flanc aux déferlantes qui le malmènent. Je ne le sens pas encore en danger d’être roulé même si quelques coups de gîte plus violents font monter l’eau jusqu’au rouf. Il nous faut faire le gros dos et attendre bien enfermés, bien calés pour éviter un vol plané, le panneau étanche de descente verrouillé, que le vent faiblisse.
Réveillé à 6 heures la veille, Dimanche 12 décembre, par les vrombissements de l’éolienne j’étais d’abord allé voir si nous n’avions pas chassé par le vent qui était monté dans la nuit à un bon 50 nœuds établis. Le mouillage avait tenu et nos deux bateaux voisins se cabraient et roulaient d’une manière impressionnante. Trente minutes plus tard je réveillais en urgence Maurice et JP car des rafales à 70 nœuds nous faisaient déraper en nous faisant approcher dangereusement d’Ocean respect. Il nous aura fallu un combat de près de deux heures pour remonter les deux mouillages encombrés de monceaux de kelp, en tenant le bateau en marche arrière, seule façon de le stabiliser et de le contrôler dans cette mer qui fume dans les rafales. Après s’être repositionné le mieux possible pour s’éloigner des bancs de kelp qui encombrent la baie la Rocna avait croché instantanément et rappelé brutalement le bateau en dérive rapide pendant que la chaîne se dévidait. Nous étions sensibles aux compliments de Daniel qui s’inquiétait de notre manœuvre et de l’hypothétique réussite de remouiller dans ces conditions.
Le vent avait oscillé entre 30 à 40 nœuds établis durant toute la journée de Dimanche et la nuit suivante mais le mouillage avait tenu bon. Lundi 13 au matin le vent augmente et s’installe à 50 nœuds établis, rafales à plus de 75 nœuds. Pour détendre et préparer l’équipage j’avais cuisiné pour déjeuner des poivrons farcis cuits au four. Mais à la fin du repas j’avais vu l’aiguille de l’anémomètre bondir d’un seul coup à 110 nœuds et s’y maintenir (pour surveiller les situations sans être nécessairement assis à la table à cartes, j’ai fait installer bien visible sur la cloison avant du carré un afficheur taille XL sur lequel je peux afficher en gros caractères deux paramètres choisis parmi tous les paramètres accessibles par la centrale de navigation du bord. Au mouillage je lui fais afficher les deux principaux paramètres de sécurité, en haut la profondeur et au-dessous la vitesse du vent). J’avais compris alors que nous étions passés de la violente tempête à l’ouragan et qu’une situation très dangereuse se développait pouvant mettre en cause notre survie.
Nous faisons ainsi tout l’après midi et le début de la nuit de Lundi route au Nord à une vitesse de dérive d’environ 3 nœuds, au milieu des tourbillons protecteurs énormes créés par la coque en dérapage rapide de Balthazar, atténuant ainsi le développement et la force de l’impact des déferlantes qui nous frappent par bâbord. Le chauffage s’est éteint, la chaudière noyée, envahie par l’eau entrée par son échappement pourtant bien protégé sur la paroi intérieure bâbord de la jupe arrière. L’anémomètre a fini par rendre l’âme, dépassé par ces vents déments. Quand l’ouragan aura-t-il passé son chemin et épuisé ses forces ? Au début de la nuit de Lundi à Mardi (c’est-à-dire vers 23 heures actuellement ici) nous sentons un affaiblissement sensible de la force du vent. Daniel nous le confirme à la VHF : le vent moyen ne « fait plus » que 60 à 70 nœuds environ, la gîte se réduit, les déferlantes sont moins violentes. Nous pouvons commencer à nous assoupir.
Vers 8 heures le lendemain matin Mardi le vent est tombé à 35 nœuds et nous avons l’impression que c’est le calme ! Il faut aller remonter notre ligne de mouillage. Je m’attends à de grosses difficultés à cause des déformations qu’aura subies le matériel soumis à des forces énormes. Il faudra en effet scier à la scie à métaux le Kong (manille spéciale en inox de 12mm) qui permet de relier la chaîne à son bout amortisseur pour pouvoir retirer le bout et permettre au guindeau d’avaler la chaîne et remonter l’ancre. Mais finalement JP et Maurice s’en sortent très bien. Celle-ci émerge et fait apparaître une torsion de près de 90° de la verge ! Quelques calculs et vérifications ultérieures m’indiqueront que l’effort maximum a dû atteindre de l’ordre de 7 à 8 tonnes (en effet le Kong de 12mm en inox n’est pas rompu mais complètement tordu, la chaîne en acier haute résistance 70 hbars ne s’est pas allongée donc n’a pas atteint sa limite élastique voisine de 9 tonnes, le bout amortisseur de mouillage de 24 mm résistance 11 tonnes est en triste état, sa grosse cosse en inox complètement déformée, mais n’a pas cédé, le taquet d’amarrage quant à lui spécifié par moi à 7 tonnes mini n’a pas bronché, car GARCIA fait du costaud, l’émerillon en inox haute résistance reliant l’ancre à la chaîne est déformé, le manillon de 18 mm est en arc de cercle ! )
Après avoir tout rangé nous remettons à la voile pour refaire dans l’autre sens, cap au Sud les 50 milles que nous avons parcourus pendant notre cape dérivante. Comme je l’espérais le moteur qui avait calé pendant le décrochage se remet en route correctement après quelques hoquets. Il avait avalé de l’air émulsionné par les ballottements considérables du gasoil dans le réservoir au ¾ vide. Nos compagnons sont moins gâtés : Ocean Respect a pris son mouillage dans l’hélice mais réussit ce matin à l’envoyer par le fond en coupant sa ligne textile, libérant son hélice. Sérénité lui a toujours l’écoute de sa petite trinquette prise solidement dans son hélice. Mais il n’est plus en survie et a également repris sa route.
Nous visons de nous présenter à l’entrée du détroit à l’étale de pleine mer, à 3h Mercredi matin. Le vent après s’être calmé reprend, le baromètre est à nouveau en chute libre et l’alarme de vents forts est en route (alarme déclenchée par la vitesse du chute du baro donnant l’indication de forts gradients de pression, isobares resserrées, et donc de vents forts). Une nouvelle dépression arrive déjà.
Une course contre la montre s’organise et en négligeant les abris de la baie Buen Sucesso puis de la baie Aguirre nous faisons voiles au près serré cap sur l’entrée du Beagle qui se trouve encore à 70 milles à l’Ouest du détroit, soutenus par le moteur pour aller plus vite. La mer s’est aplatie car nous sommes maintenant en eaux abritées, protégés des gros vents d’Ouest par l’archipel du Cap Horn devant nous. A 13h ce Mercredi 15 Décembre nous doublons le Cap San Pio qui marque l’entrée du canal Beagle et nous l’embouquons.
Petit à petit le paysage change ; nous passons d’une côte semi désertique et plate qui caractérise la façade atlantique du Sud de l’Argentine à un paysage de forêts et de montagnes enneigées, me rappelant notre remontée des côtes de Norvège au mois de Mai 2005 sur Marines.
A 21h30 nous nous amarrons à une énorme tonne de la marine chilienne dans la petite baie protégée de Puerto Williams par 54°56’S et 67°37’W et savourons profondément dans le cockpit le calme et le silence retrouvés après ces jours et nuits de bruit et de fureur.
BALTHAZAR a fait face à l’ouragan et nous a ramené sains et saufs à bon port.
Sous la belle lumière du soleil pas encore couchant je retrouve avec plaisir ce panorama de montagnes alpines enneigées et de forêts que j’aime. Au deuxième plan mais peu éloignées j’aperçois se détachant sur le ciel dégagé les dents de Navarino.
aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.
équipage de Balthazar: Jean-Pierre d’Allest, Jean-Pierre Merle, Maurice Lambelin.